Ndank- - ndank ay japp golo ci naay
C’est en allant doucement qu’on attrape le singe dans la brousse
1ère semaine.
« Bindal ci sa cahier , toogal cahier bi ci taabal bi, jogal, jogleen, damay bind axafyi ak baatyi,ngeen bindaat leen ? » C’était le 3 ème jour. Le petit déjeuner. Peu de temps avant l’entrée en classe de nos « élèves ». Fébrilement, je demandais à Cheikh Sani d’écrire sur mon petit carnet, en wolof, ces petits Sésame de la relation maître élève « écris dans ton cahier, mets ton cahier sur la table, je donne les lettres et les mots, vous avez compris ? »
Ce n’était pas gagné. Sans préparation, sans « filet », je devais, avec Eve, ma complice, occuper la matinée scolaire de Coumba, Philomèle , Ndieye, Fatou Ba, Fatou Diallo, Youssou, Khardiata… Nous les confrontions alors à la difficile « mission » de reproduction de lettres et de mots entre les lignes et interlignes des pages de leur cahier .
Nous avions fait connaissance 2 jours avant, mon 1er jour d’école. Tandis que Cheikh s’occupait du groupe des grandes, elles jouaient avec un memory d’animaux bien français lapin,renard, vache… et moi , j’allais « déranger » leur jeu en essayant d’introduire ces mots français dont en fait elles n’avaient pas besoin, le jeu « fonctionnant » sans avoir besoin de parler. Car j’étais là pour cela, pour aider à leur alphabétisation… Elles avaient accepté mon intrusion, et, de temps en temps, bien voulu répéter après moi quelques mots… Puis j’avais arbitrairement après 2 ou 3 parties confisqué les cartes derrière mon dos, leur tendant l’une puis l’autre et la leur donnant seulement si elles me disaient le nom de la bête. Et elles n’avaient pas rechigné. Mais nous ne pouvions faire cela pendant des heures. Elles ne parlaient pas français. Je ne parlais pas wolof. Je devais les aider à parler lire et écrire le français. Ambitieux, non ? Surtout ne pas s’avouer vaincue. Un joli défi. Et puis qu’est-ce qu’on perd si on n’y arrive pas ? Ici pas d’inspection ! Dire que je suis, je fus, des années durant, professeur de français (d’où la référence à l’inspecteur, qui est, soit dit en passant l’homme invisible des carrières des enseignants de France : en moyenne 4 visites en 25 ans). Alors prendre cela aussi comme un jeu. Trouver des idées. Gagner la confiance. Piquer la curiosité. Etablir des liens.

- mon outil de communication
Après, mais après seulement, commencer un apprentissage plus méthodique pour peu qu’il y ait des outils qui s’y prêtent, ce qui là encore n’était pas gagné.
En fait, ma 1ère arme secrète, mon premier outil de communication fut un calendrier mais pas n’importe lequel, un calendrier personnel, suite de pages sur lesquelles figuraient des photos de mes enfants, petits enfants, jardin, fêtes, maisons, déplacements. Ce calendrier, je l’avais « fabriqué » avec force appareil numérique, ordinateur et logiciel, et j’en étais très fière ; si vous me demandez de le « raconter » je dirai oui aujourd’hui encore ! Alors, cette première semaine, les « histoires » du calendrier ont été les histoires de chaque matin, occasion de me présenter, de me rendre familière, et de répéter des mots français simples, par ex avril fleur, campagne… mai, restaurant, amis …juin, les jardins, l’eau … nouvel imagier… parfois, je demandais la traduction en wolof, histoire d’inverser les rapports enseignant enseigné et de satisfaire (ça ne peut pas faire de mal) ma propre curiosité.
Et c’est ainsi que j’étais arrivée à capter leur intérêt, avec Eve, qui n’avait jamais enseigné mais qui était une vraie chargée de communication en plus d’une femme aux rires et sourires de diablesse. Eve, qui s’occupait plus spécialement de Philomèle, petite fille au départ triste et renfermée à cause de maints retards, mais bientôt plus confiante et très avide d’attentions. Et, finalement, les matinées filaient, partagées entre l’outil calendrier l’outil graphisme fait au début d’un simple cahier avec crayon gomme et modèle dessiné par moi pour chacune.
Cet outil graphisme consistait - mais diable, combien c’était difficile pour ces enfants - à la motricité de la main jamais exercée de cette façon, à recopier quelques lettres et mots tel la hyène (bukki bi).
Dire que régulièrement elles arrêtaient l’opération pour la reprendre après aide, correction, stimulation, guidage de la main. C’est dans ce cadre que surgissaient les expressions en wolof « bindal ci sa cahier, toogal cahier bi ci taabal bi etc », bientôt suivies de xoolal, deggal, waxal soit regarde, écoute, parle etc.
3ème semaine
(soit la 2ème semaine de soutien)
Lundi. Reprendre contact, après 6 jours d’interruption, car, entre-temps, avec Eve et Gérard, nous étions partis, mission et découverte mêlées, en Casamance. Les enfants, là-bas, j’y pensais avec plaisir, avec l’impatience de les revoir. Enfants vivantes, intelligentes, malicieuses.
Tiens l’anecdote du scotch : à un moment, l’une des enfants avait déchiré sa feuille en gommant ; je pars dans ma case chercher le scotch miracle,le sparadrap de l’écriture, objet rare ; à peine avais-je réparé l’accident que chacune émerveillée s’évertuait à trouver un défaut à son cahier pour me faire réutiliser l’extraordinaire scotch..
Ou encore la photo : toute photo est un évènement, une distraction très bienvenue lors d’un exercice demandant de la concentration et bien vite une photo se transforme en séance de casting avec d’adorables poses et sourires invitant à enchaîner les photos. Cette deuxième semaine, nous avons par ailleurs la satisfaction de pouvoir utiliser de nouveaux outils , de vrais outils d’alphabétisation, des pages de graphisme pédagogiques et ludiques que nous nous empressons de faire photocopier en anticipant sur toute la semaine… Ceci grâce à Anne-Marie H, une amie de France qui vient d’arriver avec l’équipe distribution de containers ; elle a répondu au s.o.s sur le manque d’outils adaptés en apportant dans ses valises les pages demandées, ainsi que des livrets dicos des sons qui vont s’avérer aussi fort utiles. Ca y est, au niveau des graphismes, les enfants peinent moins, leurs gestes sont mieux guidés. De plus, leur observation est bien sollicitée par des répétitions avec variantes, et rythmes graphiques à reproduire, ce qui me semble essentiel pour les faire progresser et s’habituer notamment à observer puis reconnaître les lettres , ce dont ils semblent s’être fort peu souciés jusqu’à présent.
Je serai en effet amenée à remarquer qu’ils récitent par cœur l’alphabet si bien que lorsqu’ils sautent une lettre, face à l’alphabet mural par exemple, ils continuent de pointer les lettres mais pas les bonnes.
Durant cette semaine, ces moments de graphisme se terminent toujours par une gigantesque partie de coloriage à laquelle elles aspirent comme au repos des guerrières ! La semaine passe vite, avec un superbe intermède le vendredi : Eve partant à la fin de cette semaine propose d’organiser une fête , chants, danses ; toutes adhèrent,me demandant même de préparer des beignets « c’est toi qui fais la fête, tu fais les beignets » je m’entends rappeler, amusée.
Il n’y aura pas de beignets mais le bon goûter habituel, pain tartiné de pâte de chocolat et yoghourt en sachet, relevé des bonbons de Jacques,le généreux donateur, qui leur aura fait découvrir les bouteilles de coca-cola, les réglisses et les œufs sur le plat , succès notoires de nos cours de récréation, et grands absorbeurs d’argent de poche !
Avec la collaboration de Diewo, d’ordinaire grande dame du ménage ,de la cuisine,et des nuyoo yi (salutations) à rallonge, nous vivons de très jolis moments de danses et de chants en wolof qui scandent la matinée ; nous proposons aussi , avec notre carnet de chansons, quelques chansons françaises,mais nous avons nettement moins de succès ! Ce matin-là aussi, c’est la fête, l’orgie de photos ! Jeunes filles en fleurs, virevoltez dans vos apprêts colorés, et faites concurrence à Diewo qui a mis l’eau et le feu dans ses étoffes !

4ème semaine
(soit la 3ème réelle)
Plus de hardiesse, toujours beaucoup de plaisir à faire et, en même temps, la prise de conscience de la difficulté de la tâche d’alphabétisation.
Cette semaine, me rappelant quelques formations alphabétisation que j’ai eu l’occasion de suivre cette année, lesquelles invitaient très fortement à privilégier l’oral dans un premier temps ,auprès d’apprenants analphabètes, je propose à Cheikh de tenter de faire parler les plus jeunes en français à partir de dialogues proposés par Pape Laye Dial dans son livret « je parle rapidement le wolof » ; ce qu’il fait avec gentillesse. Ce jour là nous intervertissons les rôles, je m’occupe pour une fois des grandes, et lui des petites. Cela se passe bien, hormis une ambiance sonore bien haute du fait qu’au même moment je m’occupe des plus grandes dans la même salle et que nous avons besoin de parler également… Grandes qui auraient aussi besoin de pratiquer le dialogue oral , car, comme me le montrent très clairement quelques interviews caméra,ces jeunes filles ont très peu de vocabulaire et le recours à Sokhna, nettement plus expérimentée, s’impose pour traduire dans les 2 sens des questions simples, du genre : "depuis quand tu viens à l’école,pourquoi tu avais quitté l’école ,que fait ton papa, est-ce qu’il y a plusieurs femmes à la maison, combien d’enfants" etc. _ Les grandes me proposent également des textes que j’avais « commandés » par Cheikh , textes abordant le thème de l’eau dans leur village . Surprise, surprise !Je croyais mon monde à même de lire ou de raconter le contenu des textes, mais du rêve à la réalité il y avait un grand fossé.. Textes abondants, parfois très bien écrits, mais vrais auteurs absents ; la lecture plus que douloureuse de plusieurs révèle même une situation d’analphabétisme de l’une, de lecture déchiffrage d’une autre etc.
Un autre jour, lorsque je me lance avec le groupe des « petits » dans la tentative de déchiffrage reconnaissance des prénoms noms des enfants, plus exactement de leurs prénoms et de ceux de leurs camarades, je me heurte à la fois à l’ignorance devant la chose et à une forte résistance pour surmonter cette ignorance…

- vers la lecture
Et là, je comprends le relatif désenchantement de Cheikh, confronté à une alphabétisation assez tardive chez ces jeunes filles de 9, 11, 12 ou même 14 ans ; confronté, aussi, à une hétérogénéité d’âges et de niveaux forte .C’est une situation plus délicate que celle révélée par le film « être et avoir » où la classe unique s’avère moins lourde de différences. _ Par ailleurs, je m’interroge sur l’ opérationnalité de l’ alphabétisation dans une langue étrangère pour ces jeunes filles, le français, (leur langue maternelle est le pulaar, la langue véhiculaire est le wolof), à un âge un peu tardif, avec l’absence de pratique de cette « langue étrangère » lors du retour à la maison.
Même si Cheikh maîtrise à la fois bien le français et le wolof, sa tâche est très dure, ceci étant renforcé par le fait qu’il est seul, et qu’il n’y a guère que 2 heures 30 pleines d’apprentissage par jour(à diviser actuellement en 2 groupes. Ne gagnerait-il pas à ne viser que la pratique orale du français, dans un premier temps, selon les recommandations en usage dans les milieux d’alphabétisation, chez nous, au moins dans le groupe des 9 - 12 ans pour espérer arriver à quelques résultats ? C’est lorsque les enfants ont un stock de mots suffisant, tels nos petits lorsqu’ils arrivent en CP après avoir baigné 5, 6 ans dans la langue orale auparavant, qu’ils commencent à se confronter à l’écrit, au rapport entre l’oral et l’écrit. Alors l’écrit prend du sens, ils ont, comme nous disons, les pré-requis.
Les progrès deviennent possibles, sans effort excessif chez l’apprenant et l’enseignant, efforts qui détournent de l’envie d’apprendre et de transmettre. Dans cette perspective, il faudrait que Cheikh suive une formation sur l’alphabétisation, ce qui est différent de l’acte classique d’apprentissage en école primaire. Par ailleurs, il lui manque encore des outils vraiment spécifiques, dont des outils audio.
Après « ndank-ndank ay japp golo ci naay » ,il y a « bet du yenu ,waaye xam na lu bopp attan ! »
Frédérique L.