|
[ Sommaire ]
[ Retour ]
|
Des doigts, vernis par l’âge, lovent quelques pages teintées de visages d’Afrique. Un timide froissement les accompagne. De temps à autre, ils se figent imposant le silence. Depuis quelques minutes, un album de photos d’enfants, compte rendu d’un soutien scolaire à Nguekokh.(Sénégal) retient leur attention ignorant tout alentours : l’exposition, les animateurs, le stand de Chênes et Baobabs. Quand soudain, une photo- miraculeuse envahit l’espace : des yeux brillants de chaleur, des yeux débordants d’affection plantés dans un visage noir, du vrai bonheur.
Les doigts s’attardent, ils tremblent légèrement, au-dessus un regard de dame d’âge mûr que la vie semble avoir gâtée. Un léger sourire s’esquisse, de politesse, mi-embarrassé par mon intrusion. Des mots donnent contenance et tentent de justifier. « - J’ai connu une collègue de bureau qui était noire, elle venait du Sénégal, noire mais noire. Une vraie. C’est son mari qui l’a faite venir. Elle ne parlait pas le français ; mais elle se débrouillait. Dans le métro sans savoir lire, elle ne se trompait jamais. Etonnant. Puis elle a appris le français très rapidement et est rentrée dans notre service. Je me suis toujours bien entendue avec elle… Elle était gentille. » Le visage est tout sourire recherchant quelques indices pour s’assurer de la bonne écoute. Quand, tout à coup, il se déforme sous l’action de la partie droite de sa lèvre inférieure qui tente de se dissimuler sous une denture trop parfaite. « - Mais ils ne sont pas tous comme ça…Vous savez, il y en a qui…vous comprenez. D’ailleurs chez eux…Oui, bien sûr, chez nous aussi, il y en a… mais eux… Il ferait mieux … Sans le savoir, elle me renvoie à l’un de mes gestes professionnels que j’ai tant critiqués, l’exercice à trous. A moi de compléter, de bien compléter …pour faire plaisir et devenir complice ou d’entrer en dissidence, d’être le mauvais élève… Mais la vieille dame continue, elle ne se soucie plus de moi et soliloque à qui mieux mieux. L’enfance, la gentille collègue à la peau noire ouvrent d’autres albums enfouis dans sa mémoire. Albums des peurs, des angoisses, des on-dit, des lieux communs, des bonnes raisons, ils déferlent emportant toutes tentatives d’anoblissement de la pensée. J’esquisse quelques impatiences voulant monter notre réflexion, action : aide médicale, envoi de médicaments, alphabétisation, tourisme solidaire… Rien n’y fait. « -Mais elle, elle était très bien ! » Je cherche la faille. Elle s’est enfermée dans une tour d’ivoire ou une tour d’ébène. Je ne sais. Comment l’en faire sortir ?. Je suis impuissant. Moi qui ne veux « plus jamais ça ». Et pourtant, après les quelques mots convenus qui pourrait nous laisser croire …, c’est toujours ça ! La brave dame, courtoise, repart sans un regard pour notre exposition qui a pour titre : l’immigration tragique, le Sénégal veut garder ses enfants, Chênes et Baobabs s’engage. Gérard L.
|










